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Décidemment, l’empreinte écologique et le carbone nous font mal à la tête…
Article paru dans "Et Alors ?" n°3
Décidemment, l’empreinte écologique et le carbone nous font mal à la tête …


 Décidément, le propre de l’écologisme est d’avancer caché. Et ce n’est pas les habits neufs du vice-président Bové1 qui nous montrent le contraire. Le réchauffement climatique vend déjà ses tonnes équivalent-carbone. Et voilà que, le commerce de la fin du monde nous propose encore l’une de ses jolies prestations, l’empreinte écologique2. Or, nous prétendons que, sous des atours dissimulés, l’empreinte écologique proclame fondamentalement une même soumission au mécanisme de l’appropriation capitaliste. Il ne s’agit que de rendre la soumission plus durable.

 

Dans la cacophonie exercée par nos jardiniers de la planète, l’empreinte écologique correspond à un calcul savant de la surface utile pour produire la même chose. La conclusion «heureuse» est que cette surface fictive n’existe pas et que «nous» devrions réduire notre empreinte écologique simplement pour survivre. L’empreinte révèle par conséquent le gaspillage consumériste propre à «nos» sociétés et l’absurdité de «notre mode de vie» de riches. En doutions-nous ? Voyons donc par où le bât blesse.

 

Sensée se référer à un contre emploi du PIB, l’empreinte écologique prétendait intégrer les données environnementales aux contraintes de l’industrie afin de mesurer la pression exercée sur les écosystèmes par le mode actuel de production capitaliste3. Présentée sous la forme d’un calcul scientifique des énergies consommées rapportées à la biomasse disponible, l’empreinte écologique met l’accent sur la productivité des surfaces4. Ainsi, dans le travail universitaire original, la bio capacité moyenne de la planète est évaluée à 1,3 ha par personne, c’est à dire que chacun consommerait la production de 1.3 ha. L’idée économico-écologique de la mesure de l’empreinte devrait ainsi permettre d’adapter l’économie marchande aux limites de la planète et de poursuivre un « développement » continuel.

 

Néanmoins, de multiples critiques ont été portées sur le système de mesures5 de l’empreinte écologique. En se référant à des surfaces supposées être bio-équivalentes, le calcul amoncelle des unités bien hétérogènes (agrosystèmes et océans par exemple) et simplifie la valeur marchande des écosystèmes. Bref, le soi-disant algèbre savant n’est en fait qu’un piètre exercice de mathématiques appliquées. Les agents de la force verte en retiennent pourtant l’idée que, faute de mieux, l’empreinte écologique rendrait visible la surexploitation industrielle de nos campagnes, ici rebaptisés écosystèmes pour faire plus joli. De toutes façons, le calcul rabâche toujours que la planète ne constitue finalement qu’une ressource, et une ressource, évidemment, on l’exploite. Simplement, «nous» ne le ferions pas de manière raisonnable.

 

En protestant contre une exploitation incontrôlée, une surexploitation de la terre, les tenants de l’empreinte écologique réussissent ainsi un premier petit tour de passe-passe en cachant que le capitalisme est essentiellement un mode d’appropriation insupportable. Les commerçants du WWF insistent d’ailleurs sur la finitude du monde pour en contrôler une meilleure vente puisque nous ne «possédons» pas les 3,2 planètes nécessaires pour continuer une telle surexploitation6. Qu’on ne s’y trompe pas! Ni écolo-simplets, ni pathologiquement sceptiques, nombre de ceux qui luttent en écologisme veulent aussi combattre le capitalisme et pas seulement les débordements effarants du système marchand. Mais la lutte écologiste n’a jamais été fondamentalement anti capitaliste. L’écologisme constitue d’abord un couvert qui dissimule les errances de la marchandisation du vieux monde. Ceci n’empêche rien de l’intérêt de la résistance.

 

Le second non-dit de la mesure de l’empreinte est le postulat de la socio-équivalence de l’exploitation. En tant que consommateur, le prolétaire exercerait une empreinte équivalente à un patron. Le conflit social est évacué au profit d’un simple souci d’économiser le monde7. Il n’est alors pas étonnant que l’économie devienne la loi la plus sacrée de l’écologie et même du vieux monde qui poursuit ainsi son pseudo-développement. Ce n’est plus les exploiteurs qui ont engagé une guerre tyrannique en nous exploitant mais l’«humanité entière» qui exerce une pression consumériste contre son propre monde. Comme dans un système religieux, l’économie de la fin du monde organise une individualisation de la faute. Ici, les humains du nord plus «riches» (d’objets pauvres) sont plus vilains que les humains du sud (plus pauvres d’une agriculture vivrière). Si chacun trie bien sa petite poubelle, la planète serait sauvée.

 

Il est, bien sûr, vrai que le capitalisme fait déborder ses déchets, ce qui est bien dommage pour les bourgeois puisque l’écrémage des détritus permettrait de relancer une économie nouvelle, la marchandisation des ordures. Mais les déchets inondent décidemment beaucoup trop dans notre vie quotidienne. Aussi, les tenants de l’empreinte entament-ils une troisième oraison secrète, la culpabilisation individuelle. L’objectif est ici d’organiser une soumission intériorisée limitant l’usage de la police aux plus rétifs à la pauvreté monastique. Chacun devrait réduire son empreinte écologique en consommant «mieux», c’est à dire en usant de produits estampillés écologiquement «marchandables». Notons que, en sollicitant un certain dénuement volontaire, l’empreinte écologique relève tout de même l’inutilité pratique de nombre d’objets manufacturés. Mais là n’est pas son objectif primitif. Il s’agit bien davantage d’obtenir l’adhésion des exploités à ce mode d’exploitation. Car en définitive, les écolo-marchands prônent bien un système de régulation par le marché lui-même, les consommateurs «pratiquant» la rationalisation des échanges économiques selon les pseudo lois d’offre et demande. Ou bien, pour le dire plus clairement, l’empreinte sollicite un capitalisme plus consensuel. C’est pourquoi il ne faudrait ni que les pauvres soient trop visibles, ni que les réticences au processus de régulation ne parlent trop fort.

 

Voilà donc que s’organise aussi la grande confiscation de la parole. Seule les mots écolo-sacrés ont le droit de cité. On distribue même gratuitement des films bibliques comme «une vérité qui dérange» ou encore «home». L’écologiquement correct est devenu la règle du capitalisme. Et puis, même la misère devient moins forte : en proposant le rationnement volontaire, chacun peut expliquer aux pauvres combien cette « richesse » (pourtant tant vantée pendant des décennies) est une mauvaise fortune. La pauvreté résolue des pauvres devient une norme bien-pensante. De toutes façons, la police va veiller à parfaire ce nouveau paradigme. L’état devient le grand Ubu qui serait capable de faire plier l’organisation marchande vers un monde écologiquement vendable. Le «citoyen» de base est réclamé pour participer à cette œuvre peu banale de délation de son prochain, chacun étant sollicité pour devenir auxiliaire de la police écologique.  

 

Car oyez, oyez, bonne gens ! Vous devez vénérer la religion verte puisque vous êtes aussi coupables de la gabegie planétaire. Et pour éveiller «vos consciences», on peut craindre qu’on envoie la nouvelle police verte. Munie d’un dépliant pédagogique, elle expliquerait aux prolétaires que le volume de leurs déchets les condamne à payer davantage encore de leur personne. «C'est l'Etat, c'est l'autel de la religion politique sur lequel la société naturelle est toujours immolée»8. Si l’écologisme demande encore de l’état, toujours plus de police et d’état, ce n’est que pour protéger les cabrioles de la marchandise. Plus que jamais, le capitalisme reste un vulgaire mode d’exploitation des êtres humains. C’est cela la réalité de son empreinte.

 

Les prolétaires ne se laisseront pas aller sans résistances ni révoltes à cette misère écolo-marchande. Rien n’est devenu aussi visible que l’exploitation quotidienne. Les pseudo alternatives économiques dévoilent de plus en plus l’indigence de leurs principes. « Quel que soit le nom que prend le gouvernement, quelles que soient son origine et son organisation, son rôle essentiel est partout et toujours d'opprimer et d'exploiter, et de défendre les oppresseurs et les exploiteurs » rappelait Malatesta. Si l’espoir reste une catégorie électorale malveillante, la validité marchande de l’écologisme ne possède aussi qu’une durée commerciale limitée. Et voilà, la date de péremption des exploiteurs s’approche.

 

Fabien B. (faucheur volontaire) & Thierry Lodé (professeur d’écologie évolutive)

 

 

 

1. Elu en 2009 vice-Président de la commission agricole au parlement Européen.

2. ou « Ecological footprints »

3. Rees W.E. 1992. Ecological footprints and appropriated carrying capacity: what urban economics leaves out. Environment and Urbanisation 4 (2): 121–130.

4. Wackernagel, M. & W. Rees. 1996. Our Ecological Footprint: Reducing Human Impact on the Earth. New Society Publishers.

5. Grazi, JC, JM van den Bergh and P. Rietveld 2007. Welfare economics versus ecological footprint: modeling agglomeration, externalities and trade. Environmental and Resource Economics 38(1): 135-153 ou encore Fiala, N. 2008. "Measuring sustainability: Why the ecological footprint is bad economics and bad environmental science". Ecological Economics 67 (4): 519–525

6. Ces marchands de la nature, le WWF, proposent d’ailleurs une individualisation du calcul de votre empreinte avant de vous inviter à racheter votre bonne conduite en consommant chez eux.

7. « Pour produire nos conditions d'existence, nous devons de toute urgence nous comporter en copropriétaires responsables. Nous redonnerons alors à l'économie son premier sens, celui du verbe " économiser " » ose énoncer Bernard Perret dans Le capitalisme est-il durable

8. Bakounine M 1867. Fédéralisme, socialisme et antithéologisme.




Les derniers commentaires sur cette page:
Commentaire de JF, 02.07.2010 16:33:30:
la vidéo fait comme l'article. Tous deux critiquent le capitalisme vert.

Commentaire de Sirk, 22.06.2010 16:42:01:
Ouais mais faut faire gaffe de pas tomber dans le "négationnisme-climatique". Et ta vidéo me semble assez douteuse sur ce point. L'article de F.Bon et T.Lodé à le mérite d'être clair là dessus : "le capitalisme fait déborder ses poubelles".

Commentaire de Lo, 25.05.2010 16:38:41:
A propos d"Une vérité qui dérange", il y a un film en réponse: "la grande arnaque du réchauffement climatique". Au Canada, le film d'Al Gore ayant été mis au programme scolaire, une commission a demandé que le second soit diffusé en contrepoint: http://www.republiquedebananes.com/2010/05/22/ecr-%E2%80%94-%C2%AB%C2%A0une-verite-qui-derange%C2%A0%C2%BB-dal-gore-en-ethique/

Commentaire de Newbie, 18.04.2010 21:41:56:
Article trés interressant qui démonte le mythe de l'écologisme marchand et productiviste. Ca fait drôlement du bien !

Commentaire de AnAr12, 17.01.2010 23:24:41:
Oui Nano tu as raison, il n'y a pas d'écologie sans anarchie, et pas d'anarchie sans écologie !

Commentaire de Kev, 13.01.2010 23:30:26:
Super définition de l'écologie Nano !

Commentaire de Nano, 25.12.2009 15:30:53:
La seule "écologie" possible est celle qui se base sur le respect de "l'autre" (homme + nature), ce qui correspond exactement à la définition de l'anarchisme ! CQFD !

Commentaire de AnAr12, 07.12.2009 13:45:28:
"Bové, Hulot Sarko = même combat !!!!" trop marrant ! (mais véridique)

Commentaire de Sirk, 20.11.2009 01:37:55:
C'est vrai que ça change des discours culbabilisants de ces "marchands de nature" !

Commentaire de Nénette, 13.11.2009 21:31:01:
super texte qui remet les choses à leur place. Bové, Hulot Sarko = même combat !!!!

Commentaire de AnAr12, 30.10.2009 14:06:30:
Trés bon texte ! un véritable pavé dans la mare ... et un coup de poing dans la gueule de Hulot/Cohn-Bendit/Bové !!!

Commentaire de Th, 25.08.2009 16:21:53:
En effet, Satya, tu as raison, il y en a bien d'autres qui avancent cachés...Et bien sur, comme tu le remarques, c'est probablement sur le dos des pauvres que les régles écologistes vont se faire... Cependant, je ne crois pas qu'il s'agisse de récupération. L'écologie est une science et l'écologisme une pensée politique assez critique sur l'état du monde. Mais elle n'est pas fondamentalemnt anticapitaliste mais pour l'améliorer (d'ailleurs Borloo, Sarko, Hulot, CohnBendit etc.. sont pour réduire l'empreinte écologique)... En revanche, il est clair que la discussion des fondements et des concepts de base de l'écologisme a du mal à se faire au milieu du discours ambiant.

Commentaire de Satya, 22.08.2009 19:08:04:
"Décidément, le propre de l’écologisme est d’avancer caché" bonjour, non, je ne pense pas que c'est le propre de l'écologisme, ni de l'écologie d'ailleurs, je pense tout simplement que les pouvoirs d'état et marchand l'ont récupéré comme absolument tout le reste y compris les humains pour le transformer en une marchandise de plus. sa mise en bourse, son marché est en plein dévelopement car cela va permettre au capitalisme et à l'oppression qui l'accompagne d'obtenir un autre souffle pour ceux qui en veulent toujours plus. quant à la guerre aux pauvres, cela n'est pas nouveau hélas et je suis bien placée pour le savoir. de plus tu remarqueras que les personnes vont devoir encore une fois se plier et payer et surtout pas les industriels qui pourtant sont les premiers et les pires destructeurs de cette planète et de tout ce qu'elle comporte de vivant. texte intéressant cependant, merci



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